Les cabanes de Vezins
     
Les cabanes de Vezins
Les lacs de Vezins et de la Roche-qui-Boit font partie de ces paysages cachés : peu accessibles car en contrebas de versants escarpés et boisés, la plupart des visiteurs ne les connaissent que depuis les ponts qui enjambent les retenues d’eau comme le Pont des Biards ou encore le Pont de la République. Ces paysages sont apparus dans la première moitié du 20ème siècle lorsque la Société des Forces Motrices de la Sélune a entrepris la construction de deux barrages hydroélectriques sur la Sélune à une douzaine de kilomètres de son embouchure dans la Baie du Mont Saint-Michel. Les retenues d’eau ont alors ennoyé la vallée transformant ses paysages. Ces lacs sont vite devenus un lieu de pêche mais aussi de villégiature. En quelques endroits, au niveau du pont des Biards et sur les rives du Lair par exemple, les berges du lac de Vezins (le plus grand des deux) sont ponctuées de cabanons cachés dans les sous-bois. Construites dès les années 1950 et 1960, ces installations hétéroclites témoignent d’un fort attachement aux lieux et du souvenir d’un rapport privilégié et intime à un paysage en voie de mutation.
Ces constructions se distinguent par des matériaux multiples, notamment de récupération, des formes et des styles composites. Au-delà de cette hétérogénéité, l’auto-construction et le bricolage dominent et semblent encore témoigner du temps investi dans l’aménagement de ces lieux. Des cannes, des seaux, des sièges, un réchaud, et quelques éléments d’épicerie, quelques meubles abritant de la vaisselle, un lit installé au fond du cabanon : le strict minimum pour une partie de pêche. Parfois un peu plus de confort. Mais toujours un soin particulier apporté aux aménagements pour profiter de la vue sur l’eau que ce soit derrière des fenêtres ou à l’extérieur depuis une terrasse ou un ponton aménagés au bord du lac. Car, si les populations de sandres, brochets et carpes constituent la réputation des lacs de la Sélune, c’est aussi, et avant tout, le « décor » offert par cette portion de la vallée, parfois qualifiée de « gorges », qui compte. Elle offre en effet des atmosphères originales difficilement remplaçables. Ces cabanes, ou ce qu’il en reste, témoignent ainsi de l’attractivité passée de ce coin de nature approprié par les habitants des communes environnantes ainsi que par des pêcheurs de la région de Fougères et de Rennes qui y ont installé des cabanons de pêche. Le repos du pêcheur, Le beau vallon, Tout près du lac, Le bout du monde, la maison des écureuils, … Le cabanon constitue un refuge, un micro-univers à part qui permettait de s’échapper des nuisances de la ville et des tracas du travail. Le caractère isolé participe à cette relation intime. C’est un lieu de plaisirs simples : pêcher, ramasser des champignons, observer les animaux, naviguer sur les lacs, et profiter des paysages. C’est à la fois un lieu où on pouvait seul contempler la nature, mais aussi un lieu de convivialité où on se retrouvait en famille, où se nouaient des relations amicales, où se sont transmis des savoirs entre les générations.
Le lac de Vezins a disparu. Le barrage est en cours de démolition depuis juillet 2019. Dix ans plus tôt, la suppression des barrages de la Sélune a été annoncée : fin 2009. Cette décision du gouvernement s’inscrit dans une série de réglementations et vise à rétablir la continuité écologique. Hauts de 36 et 16 mètres de haut, ces barrages empêchent les poissons migrateurs, comme le saumon, d’accéder aux frayères, situées sur les parties amont de la rivière, dans lesquelles ils pourraient se reproduire. Cette décision a cependant été vivement contestée par les élus locaux et les habitants. Une longue période de transition ponctuée de conflits mais aussi de fortes incertitudes sur l’avenir des barrages et des lacs s’est installée jusqu’au démarrage des travaux de démolition du barrage de Vezins. Déjà, la vidange longue (mars 2017 – août 2018), pour gérer les sédiments accumulés à l’amont du barrage depuis la dernière vidange de 1993, de ce même barrage avait entamé la mutation des paysages de la vallée laissant apparaître un nouveau paysage : une vallée dénoyée dans laquelle la végétation reconquière peu à peu le fond. Toujours en place, mais pour partie en mauvais état voire totalement abandonnés, les cabanons et pontons de pêche, aujourd’hui les pieds dans le vide, témoignent de l’ampleur de la transformation à l’œuvre et du défi ouvert par ce chantier pour donner un nouveau projet à cette vallée. Ces cabanons font l’objet de peu d’attention de la part des élus et des cabinets d’étude qui ont proposé des pistes pour la reconversion économique et paysagère de la vallée. Au randonneur aventureux ou au chanceux ayant pu parcourir le lac depuis une embarcation, elles se révèlent pourtant nombreuses : près de 170 constructions ont été recensées le long des berges des deux lacs auxquelles il faut ajouter des abris plus sommaires.
Si le caractère sauvage de la vallée est mis en avant et apprécié par les propriétaires des cabanons, beaucoup s’inquiètent de savoir qui va assurer l’entretien des espaces dénoyés. L’image des cabanons abandonnés fait écho aux souvenirs nostalgiques liés à la vie du lac et à un âge d'or désormais révolu. Sans lacs, ces cabanons n'ont pour la plupart de leurs occupants aucune raison d'être. Des usagers décrivent leur crainte du « grand trou », du « vide » qui les attend. Ils expriment une peur majeure, celle de la friche à venir, synonyme de mort : « On ne pourra rien faire en attendant, et donc les gens ils vont finir par habiter ailleurs et pour moi ça va mourir ». Ces usagers peinent à envisager la vallée comme seulement sauvage : il lui faut aussi des humains qui l'entretiennent pour être fréquentable. Se résoudre à abandonner les lieux est cependant difficile : « je continuerai de venir au moins un temps pour voir ». D’autres ont tranché et préfèrent ne plus venir au bord de l’eau: « la cabane n’a plus d’intérêt sans le lac ». Ils se résignent à la disparition des cabanons : « Pour nous c'est la fin de nos loisirs, de tout hein. S'il n'y a plus de lac ». La destruction semble en revanche inenvisageable : « Vendre ? ça ne vaut rien, ça ne vaut plus rien. Alors on ne sait pas. Démolir : franchement, ça m’ennuie. ». Ils ne savent pas bien quel intérêt reconnaître à ce nouveau paysage qu’on leur impose : « toutes ces propriétés, elles ont été achetées, moi le premier je l'ai acheté que pour la pêche, c'est évident. Donc après, j'en fais quoi moi avec une vallée qui va être devant ? ». Surtout, ils semblent abasourdis par le changement en cours : « on ne s’imaginait pas que ça arriverait comme çà. Parce que là c’était toute notre vie. C’était les loisirs ».
L’important investissement fourni par les usagers dans l’entretien des cabanons contraste avec leur faible participation à la définition d’un nouveau projet pour cette portion de la vallée suite à la disparition des barrages et des lacs. Si l’annonce d’arasement des barrages de la Sélune a révélé pour d’autres une forme d’accaparement des berges des lacs par les propriétaires de cabanons, qui ont parfois empêché le passage et d’autres activités, les habitants et usagers ne sont jusque-là pas sollicités pour définir un nouveau projet de territoire qui garantirait un partage de la rivière et une place pour chaque usager (pêcheurs, kayakistes, promeneurs, …). L’appropriation par les habitants de la nouvelle vallée déterminera la réussite du projet en cours de définition par les élus. Il s’agira alors d’évaluer si les riverains se reconnaitront dans les nouveaux paysages créés par le projet écologique. Qui seront les bénéficiaires de ce nouveau projet : les habitants et usagers actuels ou bien des populations extérieures plus lointaines ? Au final, c’est la garantie de la redéfinition d’un lien social entre le lieu et les riverains et usagers qui est donc posée. Quel rôle les cabanons et leurs usagers joueront ils dans ce processus ? Les cabanons sont-ils voués à la disparition une fois les lacs eux-mêmes disparus ou d'autres formes d'usages et de liens au lieu apparaîtront elles ?

 

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